Décryptage

Publié le par STÉPHANE'S BLOGS

Décryptage

Les queers sont peut-être en passe de rééquilibrer un genre musical profondément figé depuis dix ans. Décryptage sans fard.

Barack Obama a marqué l’histoire américaine, politique bien sur, mais aussi musicale. En effet, en mai 2012, il s’est prononcé en faveur du fameux same sex marriage. Et c’est peut-être la chose la plus importante qui soit arrivée au rap depuis sa création. Explication.

Genèse

Il y a cinq ans, une frange de la communauté hip-hop afro-américaine avait encore du mal à tolérer l’homosexualité. Les raps à connotation homophobe ont effectivement ponctué l’histoire du genre, un des exemples les plus connus demeure le morceau « Criminal » d’Eminem. Dans un pays historiquement divisé sur la question, faire son coming-out a toujours été compliqué pour un blanc, périlleux pour un noir et carrément interdit pour un rappeur s’il voulait gravir les échelons du rap game. L’abolition de la règle militaire  « Don’t Ask, Don’t tell » voulu par le président Obama en 2011 annonçait déjà une potentielle évolution des mentalités. Mais les choses n’ont vraiment changé pour le rap que quand il a défendu, lors d’une interview télévisée, sa volonté de faire évoluer les lois américaines en faveur du same sex marriage. Dans son sillage, Kanye West et Jay-Z, les grandes voix du rap américain, ont affirmé eux-aussi leur soutien à l’égalité des droits en déclarant que discriminer un homosexuel équivalait à discriminer un noir. Un pavé dans la mare.

Dès lors, un effet domino sans précédent s’enclencha et les coming-outs s’enchaînèrent. Une douzaine de rappeurs forme ce que l’on appelle aujourd’hui le gay rap ou le queer rap. Certains mettent leur sexualité en avant, d’autres non. Mais on peut déjà relever l’émergence de plusieurs talents : Kreayshawn et sa gouaille lesbienne, Zebra Katz et son flow carré, Macklemore et ses penchants mainstream ou Le1f et ses accoutrements excentriques. Les coming-outs de rappeurs connus mais jusqu’alors non-déclarés homosexuels sont, de fait, médiatisés avec force. Par exemple, le rappeur Lil-B a lancé devant le public de son concert au festival Coachella en 2011 que son prochain album serait intitulé I’m Gay. Flagrant désir de médiatisation, quand d’autres font les choses avec plus de doigté.

 

La classe de Frank Ocean

Frank Ocean, affilié aux enfants terribles d’Odd Future, est un chanteur en pleine ascension et restera à jamais l’auteur du coming-out le plus décisif du hip-hop. Pourtant membre d’un collectif plus porté sur la prise de stupéfiants que sur la question des préférences sexuelles, il a surpris tout le monde en déclarant son homosexualité via une lettre ouverte aujourd’hui devenue mythique. Superbement écrite, sensible, poignante, elle raconte sans détour sous la forme d’un poème son histoire d’amour avec un homme inconnu. Un coming-out osé qui aurait pu déboucher sur un opprobre général mais qui a en fait suscité une vague d’encouragements via Twitter d’autres personnalités, rappeurs ou pas, célèbres ou non. Ce jour-là, l’homophobie dans le milieu du hip-hop américain est officiellement entrée dans la sphère du « politiquement incorrect ».

Cet enchaînement de révélations a fait basculer ce genre d’habitude réservé à l’hyper-masculinité dans un monde où toutes les sensibilités pouvaient s’exprimer. Cette évolution a aussi permis à certains artistes d’étoffer leurs discours, certains jouant sur l’absurdité apparente du concept de rappeur à la fois noir, pauvre et gay. Bienvenue dans la mise en abyme phénoménale qu’est Mykki Blanco.

 

Mykki Blanco ou l’abolition sexuelle du rap

On peut tout dire sur Mickael Quattlebaum alias Mykki Blanco. Arriviste, vrai transformiste ou faux gay ? Là n’est peut être pas le propos. On pourrait parler de son envie évidente de manger le monde, son goût prononcé pour les mini-jupes et les perruques, son professionnalisme total, son flow imparable ou encore ses productions de qualité. Mais il semble plus judicieux d’insister sur son passé et le fait qu’il poursuivait une carrière de performer dans l’art contemporain avant d’être rappeur. Il déclare d’ailleurs avoir développé le personnage de Mykki Blanco comme un happening artistique mais que la musique a pris le dessus en même temps que son alter ego. Il se travestit aujourd’hui tous les jours, déclarant que son avatar lui a permis d’accepter ses facettes masculine et féminine pour devenir quelqu’un d’entier.

Toutefois, s’arrêter à l’ambiguïté sexuelle du jeune homme de 26 ans serait une erreur, même si c’est ce qui lui a permis d’attirer les projecteurs. En lisant les paroles d’une chanson comme « Betty Rubble », on ne peut s’empêcher de déceler dans son discours une critique acerbe sur la façon dont l’industrie récupère les figures médiatiques comme lui.

« Nothing to lose, everything to gain / Rien à perdre, tout à gagner

I roll with the tides, I learned to play the game /J’avance avec la vague, j’ai appris à jouer le jeu

It’s all about the fame, it’s all about the change /Tout est affaire de célébrité, tout est affaire de changement

If you think Mykki’s a dummy, nigga you was just deranged /Si tu pensais que Mykki était un imbécile, mec t’es juste fou. »

Il devient difficile alors de ne pas envisager la dimension théâtrale, voire politique, de cet artiste. Sous couvert de divertissement, il émet des critiques fortes et pousse son personnage à nous faire réfléchir sur la notion même de célébrité, créant ainsi une double grille de lecture, fait assez rare dans le rap. Ces paroles sont en tout cas la preuve que Mykki Blanco sait ce qu’il fait. Il profite d’un phénomène médiatique pour mieux faire passer son message critique et artistique tout en fédérant un maximum de fans au passage. Avec une démarche intelligente, abrasive et efficace, il brouille les pistes au point de nous faire oublier son costume, et devenir autre chose. L’icône du rap nouveau peut-être.

 

Hip-Hop, Episode III

Difficile de ne pas admettre que le rap aux États-Unis fait sa mue. Après l’aspect purement social, après les années bling-bling, rentrerions nous dans l’ère d’un rap libéré de tous stéréotypes ? En effet, quoi de plus has been à l’heure d’Obama qu’un rappeur qui traite les homosexuels de faggots, les femmes de bitches et qui exhibe ses ferraris ? Conséquence du nouveau visage du rap et de sa promotion au poste de genre musical noble, Jay-Z, rappeur roi et baromètre du hip-hop américain, a affirmé ne plus jamais vouloir utiliser le mot bitch dans ses chansons depuis qu’il a une fille. Changement d’époque.

Le rap américain semble petit à petit brûler ses propres caricatures et la mouvance des coming-outs en serait la cause indirecte. Elle a en tout cas apporté une dimension plurielle à un genre musical trop souvent cantonné à la surenchère machiste, sociale ou mercantile. Elle a surtout permis d’intégrer des artistes qui ne se sentaient pas à l’aise dans l’image formatée du rappeur d’antan pour, au final, recentrer le genre sur ce qui compte le plus, la musique

Music par Wassy

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